Le Moulin de Monsieur Henri

 

Depuis combien de temps est ce que je tourne en rond dans ce village sans trouver le chemin que j'avais mille et une fois parcouru, à pieds, à vélo, avec les copains, par tous les temps ?

Certes lorsque j'évoquais le nom de Monsieur Henri, les rares passants que j' interrogeais semblaient bien le connaître, mais  leurs indications devenaient floues lorsqu'il s'agissait de m'indiquer la route.

« Monsieur Henri , on ne le voit plus très souvent depuis qu'il a pris sa retraite..., Je pense que c'est dans cette direction. »

« Je pense souvent à lui, qu'est ce qu'on a passé de bons moments chez lui, c'était beaucoup plus intéressant que l'école. Où il  habite ? Il faudrait que vous le demandiez à quelqu'un d'autre, ma mémoire me fait défaut.... »

« Monsieur Henri ? Ah ! C'était le bon temps, il doit bien avoir la soixantaine passée. Si vous le  voyez saluez -le de la part de Françoise, il se souviendra. La route ?  Attendez .... C'est dans la direction de la frontière. Rue du Plaint je crois si mes souvenirs sont exacts au n°116 ... »

« Monsieur. Henri ? Vous ne pouvez pas vous tromper, c'est très facile, tout droit jusqu'à la croix de fer ensuite c'est à gauche , de nouveau à droite,  Et puis vous reconnaitrez la maison à la boite aux lettres. »

 

Monsieur Henri était instituteur à l'école de St Amand toute sa carrière. Il avait épousé Marie, la fille de l'épicier. Elle était blonde, il avait les cheveux châtains. Il avait des yeux couleur noisette qui pétillaient , elle avait des yeux d'un bleu que lui enviait certains jours le ciel. Ils avaient très vite trouvé une maison dans ce coin de campagne pour s'y installer, et Monsieur Henri qui a toujours conservé le gout pour l'écriture cursive celle que l'on n’enseigne plus aujourd'hui, écrivit dans le bois l'adresse du lieu  rebaptisé : « Moulin des Quatre Vents ». Il fixa ensuite la plaquette sur la boite aux lettre. Ils étaient jeunes, grands et heureux.

Ils ont eu deux garçons, Francis et Sébastien, tout deux ont fait des études, se sont installé pour l'un à Paris et pour l'autre dans le Midi. Leurs préoccupations professionnelles les accaparent tous les deux, c'est dire que Henri et Marie ne les voyaient plus très souvent.

Marie tenait le ménage, s'occupait de ses enfants avec patience, mais Marie ne faisait pas que cela. « La Maison des Quatre Vents » était ouverte à qui voulait un conseil de l'instituteur, à un ancien élève venu dire son parcours, pour se confier lorsque le ras le bol devenait trop pressant, faire une confidence heureuse ou malheureuse, plus rarement un remerciement.

Marie avait toujours l'oreille attentive, un café à offrir, un sourire à partager.

Durant les vacances, la maison rassemblait les enfants, elle  résonnait alors comme une cour de récréation avec ses cris, ses disputes, ses réconciliations , les alliances qui se faisaient et se défaisaient au gré des moments.

Ces jours là Monsieur Henri surveillait ce petit monde de son atelier où il aimait se réfugier et travailler à l'embellissement de leur demeure.   Quelque fois de son poste d'observation,  Monsieur Henri  intervenait d'un coup de sifflet péremptoire pour un rappel à l'ordre quand la situation l'exigeait vraiment.

 

 

Les gamins débordants de l'énergie de l'enfance occupaient les lieux  les mercredis, les jours de vacances parfois même certains  soirs d'été, pour faire du jardin une cour de récréation. Ils l'appelaient volontiers «  le Moulin » parce qu'on pouvait y venir et retourner chez soi à sa guise. C'est ainsi que germa chez Monsieur Henri  l'idée de coiffer la boite aux lettre d'un superbe moulin de sa conception.

Avec précision et méthode il aligna et assembla soigneusement toutes les petites lattes de bois en guise de murs. Il eut plus de difficulté à imaginer le profil des quatre ailes pour qu'elles puissent prendre le vent sans offrir de résistance. Ensuite il construisit le socle suffisamment solide pour que l'ensemble ne soit pas emporté  par des rafales tempétueuses. Il ajusta enfin  le tout sur la boite aux lettres, devant les enfants émerveillés. Faut dire qu'il avait fière allure le moulin, tout d'un grand, là haut perché. Même la boite aux lettre n'était pas peu fière de cette couronne, elle  pouvait ainsi se distinguer de l'ordinaire et outrageante  banalité de fer, de forme et de couleurs qui marquent les limites du  territoire au devant des façades de campagnes.

Distrait au volant de ma voiture , j'échappe au temps. Je croise et recroise les mêmes chemins, je fais demi-tour, essaie de m'orienter, dans ce paysage que je ne reconnais plus. Le temps marque son empreinte sur les lieux qui nous ont vus grandir autant que sur nous-mêmes.

Finalement à la sortie d'une courbe , un peu en retrait je revois le moulin de bois sur sa boite aux lettres, toujours aussi fier, toujours aussi droit, pour lui au moins le temps n'a semble-t-il pas eu  prise. Je reconnais le portail de bois entrouvert, comme toujours , un peu vermoulu  et de couleur rouge, cette couleur que Madame Henri aime tant.

Je coupe le moteur sur le bas côté de la route, j'ouvre la fenêtre pour m'inspirer du lieu et j'écoute.... un  long moment , les yeux clos. J'entends monter le bruit de la cour de récréation..., un coup de sifflet..., le cri de Philippe lorsqu'il s'est blessé ..., l'appel de Madame Marie pour une  distribution de biscuits....

 

Je descends de voiture, la lourde porte se referme sur l'habitacle dans un bruit sourd, mon doigt fait tourner les ailes du moulin pour m'assurer peut-être que rien n'a changé,  je pousse le portail qui grince un peu comme je l'ai fait tant de fois, sans gêne, comme si je me retrouvais chez moi, dans ce lieu que je n'avais jamais quitté, le cœur battant comme il ne l'a plus fait depuis longtemps.

Je suis redevenu pour quelques instants ce petit garçon espiègle et rebelle qui vient jouer chez Monsieur Henri et Madame Marie.

Au loin, penchée vers la terre une silhouette aux cheveux gris, un visage traversé de rides profondes qui se tourne interrogateur, un corps qui se redresse et vient à ma rencontre, Monsieur Henri, tout à la fois lui même et vieilli. Je bafouille..

                   Monsieur , Monsieur,....Henri, C'est moi Jacques,...un ....

                   Jacques ?

                   Oui, souvenez-vous, j'étais dans votre classe...il y ...

                   Jacques ? .... Oui, ca me revient, en quelle année encore ?....

                   En 1964 J'étais abonné aux places... , au fond de la classe...

                   C'est toi , le  petit garnement qui...

                   Oui le sale petit garnement comme vous le disiez si souvent .

Il y eu un léger sourire, un long silence, comme si chacun devait retrouver le fil d'une histoire ancienne....

                   Je crois que je vous en ai fait voir de toutes les couleurs...

                   Rentre donc, tu veux un café ?

                   Et Madame Marie ?

De trop de douleurs que je devine Monsieur Henri s'est détourné en versant le café.

                   Qu'est ce que tu es devenu ?

                   Vous m'avez beaucoup appris..., j'ai fait des études.

                   Tu as une femme, des enfants ?

                   Deux filles et une charmante épouse.

                   Et que fais-tu dans le coin ?

                   Je voulais simplement vous voir tous les deux, vous et Madame, vous remercier, voir si le moulin tournait encore....

 

Monsieur Henri n'écoute plus, le temps s'efface.  Le moulin, les cris, les livres de classes, les cahiers de devoirs, les bulletins bons et moins bons, les bagarres, les bobos,  la classe avec ses panneaux et ses cartes jaunis, l'odeur de l'encre, mille visages sur lequel s’estompent les noms, Marie, tous les souvenirs se précipitent hors de l'oubli par vagues incessantes parties à l'assaut de trop de présent.

 

                   Monsieur Henri, Monsieur Henri, vous m'entendez ?

                   Oui, Oui mon petit,

                   Je dois y aller maintenant , Je suis vraiment heureux de vous avoir revu.

                   Moi aussi crois moi, ne fais pas attention et si tu repasses un jour, fais tourner les ailes du moulin même si je ne suis pas là.

 

La voiture démarre en silence , honteuse de briser le charme des instants revenus. Je ne sais si je reviendrai, si je reverrai Monsieur Henri mais je sais que je n'oublierai pas de faire tourner les ailes du moulin de Monsieur Henri pour m'assurer qu'elles prennent bien le vent.