Fragments de clown,

 

  

 

Je suis un enfant de la balle, depuis longtemps sur les pistes, aujourd’hui au volant de mon camion, je suis  en route pour un nouveau périple, l’esprit toujours vagabond. Tous les préparatifs de cette tournée m'ont assommé. Dans nos bagages d’artistes, nos espoirs, nos rêves et  ce métier qui nous possède, dans les tripes,  avec passion.  Passion du travail, de l'abnégation, des nouveaux numéros, du public. Elle ne nous laisse jamais tranquille les jours de préparation, d’immobilité qui nous minent le moral, nous rendent  ronchons, insupportables.

L’appel, la caravane, le voyage,  ce pour quoi nous avons tous choisi ce métier, enfin !

 

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Autrefois on nous appelait des « saltimbanques » Personnages miteux à la réputation de voleurs. De passage toujours, ce qui suffisait à nous faire porter la responsabilité de tous les malheurs et vicissitudes quotidiennes, vraies ou imaginaires. Exclus, quoique tolérés une nuit ou deux, jamais trois. Nos ancêtres sentaient parait-il le souffre et le diable.

 

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Hier nous avons planté les mâts, tiré les câbles, élevé  la lourde toile. J’ai  donné mon avis, celui qu'on ne discute pas, de celui qui a l'habitude. J'ai joué la gueule haute, parce qu'ici on porte le muscle fier.

Le chapiteau est maintenant  dressé, entouré de la ménagerie et des roulottes   alignées et rangées. Les affiches sont collées aux quatre coins de la ville. La caisse est ouverte.

Place au spectacle.

Il est temps que je me réfugie dans ma roulotte. Derrière les rideaux, un invité : le trac.

 

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Cette nuit comme avant chaque première j'ai emporté mon scénario. Malgré la fatigue d’une  installation bien orchestrée,  je n’ai pas fermé l’œil,  confiné dans mon espace réduit avec pour seul compagnon ce costume de scène qui pend là sans vie, mort avant de naitre une nouvelle fois. J'ai soulevé le rideau, guettant les premières lueurs du jour, pour en finir avec l'attente insupportable de  l'aube froide, ses premiers cris sauvages, ses premiers  soubresauts  subtils d'une plaine qui s'anime pour s'échapper.

 

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Je suis installé là devant mon miroir éclairé de son cadre de lumière seul à seul avec cette figure  qui se ride, des cheveux gris qui se font rares,  une peau qui se fatigue des jours qui passent.

 

 

Les minutes s’égrainent  dans le face à face avant que je ne parvienne à me maquiller les joues de blanc, accentuer mes yeux d'un large trait rouge bordé de noir, étaler le fond de teint et la crème  pour me faire un autre visage. J'enfile un pantalon trop large, trop court,  rapiécé, maintenu par des bretelles trop grandes. J’échappe peu à peu à moi-même  lorsque  je revêts mon veston bariolé aux revers débordants, aux manches démesurées. Finir ensuite avec la perruque et  le chapeau boule avant de mettre mes énormes chaussures déformées. L’illusion m’emporte, le miroir ne me reconnait plus, Auguste est né pour quelques heures d'éclats de rire, de rêves, de pitreries qui feront la nique au raisonnable blanc.

Auguste se surprend à rire.

 

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Aujourd'hui, comme tous les soirs,  j'ai entr’ouvert le barnum rouge pour profiter du spectacle donné par Sonia,  la  trapéziste. L'orchestre au-dessus de moi accompagne les voltiges,  les roulements de tambours se succèdent au rythme des pirouettes,  des sauts dans le vide. Sonia , jeune puissante et belle  vole sans filet tout là-haut, dans l’azur noir de la piste,  traçant   le ciel de lumières telle une étoile filante, confiante dans les mains d’homme qui la saisiront.   Son univers est devenu celui des oiseaux et mon cœur s'accroche, et mon corps  tremble, frustré de ne pouvoir la rejoindre, la  propulser vers d'autres cieux, d'autres prouesses et  retrouver cette force qui était mienne. Le public l'emporte, les bravos pleuvent, elle sort de scène rayonnante,  et m'embrasse gentiment, comme chaque soir. Derrière mon maquillage, une fine larme s'écoule, J'entre en scène sous les rires....

Le spectacle continue

 

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« Mais qu'est-ce que tu fais là tous les soirs ? »  Me suis-je entendu dire d'une voix autoritaire !

Mon éternel compère enfariné  m'a tiré de ma rêverie.

J'ai rougi, bafouillé des bribes de mots pour lui répondre entre les dents, que j'avais besoin d’entendre,  d’écouter,  de sentir le public et ses applaudissements.

Il m’a regardé. Lui et moi nous nous connaissons depuis des années, nous avons partagé de nombreuses  pistes de cirque. Il ne m'a pas cru, mais il m'a souri.

 

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Oserai-je lui dire, lui avouer  moi, Auguste, le grotesque et loufoque personnage, ce que je n'ose m’avouer? Que derrière mes blagues, mes coups de pieds au cul, mon impertinence et mes maladresses,   je  balance toujours  là-haut pour la  saisir. J'ai pourtant dû choisir, il y a  longtemps de faire rire, pour me cacher, me dérober et me faire tout petit dans un coin de la salle.

 

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Chaque soir c'est le même affrontement, Je ne m'y fais pas à cette peur envahissante. Ils sont là à m'attendre. Ils n'imaginent pas qu’Auguste puisse les décevoir, Je suis leur revanche sur l'instituteur trop sérieux, les parents autoritaires, toutes les hautaines autorités. Je déjoue leurs  plans à force de coups de pieds au cul, de clins d’œil, de coups fourrés derrière le dos. Je me prends au jeu, à leur jeu, Je redeviens enfant, je brouille les pistes, je fais la nique à ce clown enfariné et prétentieux, donneur de leçons. Notre monde est clos à l’intérieur du chapiteau,

 

et l’hilarité est notre victoire. Les pleurs sont  de rires et  de bouffonneries. Je m’esclaffe et peux me libérer.

 

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Aujourd'hui c’est la dernière représentation dans cette ville. Ce soir j'enlève mon nez rouge, je range soigneusement le costume d’Auguste, j'enfile un jeans, un teeshirt. Qui suis-je encore  lorsque le clown est mort ? Le spectacle est fini,  il va falloir jouer une autre représentation mais les rires ne fusent plus, les instruments sont rangés, les lumières se sont éteintes, le chapiteau est replié.  Me reconnaitront-ils le spectacle terminé ?