Partie de Chasse

 

Senteur noire,

  

Un gant de peau noire déposé là sur le banc, où je me suis assis.

Un côte à côte à ce point du jour où l'ombre impertinente triomphe de la prétentieuse lumière.

Ma curiosité s'éveille, mon regard s'attarde, mon odorat questionne tandis que ma main me  porte lentement au nez cette parure, prémisse aux troubles de mes sensations olfactives.

Depuis toujours, je suis un prédateur aux aguets.  Les odeurs captivent sans cesse mes émois, s'emparent de mes nostalgies ancestrales et affolent mes sens en alerte maximum.

Les arômes habillent mes proies des désirs les plus subtils, disent les trahisons les plus sordides, murmurent les amours les plus impudiques comme les amertumes les plus froides. Mon odorat se plait à en jouir et à en dévoiler toutes les turpitudes nichées dans les alcôves les plus huppées ou les plus fétides.

 

Je décèle les parfums sulfureux dans les moindres recoins, je connais les mystères des fragrances les plus douces, les senteurs des non-dits et des mots sans parole.

Je jubile au démantèlement des camouflages prétentieux, à la dissolution des fausses loyautés, à l'éclatement des mystères opaques.

Je renifle, silencieux, muscles bandés tel un fauve en embuscade, les parfums des plus volages aux  mieux gardés. Je sais et je veux  le nectar des êtres, celui qui allume les passions, attise les convoitises, fomente  les trahisons.

 

L'effluve des corps est le terrain de chasse de mon pouvoir sans mot.

 

Ce soir, un gant de peau noire sur le banc dégage une effluence hypnotique, prélude à une partie de chasse solitaire...

 

 

 

 


 

Lâcher de clown.

 

 

Eh ! C'est qui ce con, cet animateur macho et vieux jeu de mes deux... ? Je me suis inscrite  à ce stage de clown  pour me détendre, rencontrer des gens, sortir de mon train train quotidien. Pas pour me faire draguer !

 

Mais qu'est-ce qu'il a donc à me regarder, il n'a jamais vu une fille, ce mec !

 

Ma tronche il ne la connait pas d'abord, je suis déguisée.

 

Allons Geneviève soigne ton personnage, pense aux jeux de rôles, sois attentive aux propositions.

 

C'est vrai qu'il a du charme, un certain sourire,  et des biscottos bien saillants, ce n'est pas pour me déplaire, mais il y en a des milliers comme lui....

 

Pas d’affolement, Gen concentre-toi sur ton personnage, ressaisis-toi, écoute les consignes !

 

-        Soyez centré sur vos émotions !......

Ah là j'y suis, je suis toute chamboulée !

 

-        Soyez à l'écoute de votre enfant intérieur...

Mais j'ai plus 15 ans moi.

 

-        Sentez l'énergie circuler en vous...

Oh là là ! Qu'est-ce que tu imagines, mes chakras tournent au chaos.

 

-        Ne vous laissez pas distraire, soyez présent à

vous-même...

Il le fait exprès ou quoi, je vois des pigeons et des aigles noirs tournoyer partout autour de moi.

 

-        Soyez dans l'énergie du cœur,...

Mais je ne suis pas au gouter matrimonial d'Ecaussines à ce que je sache !

 

-        Laissez-vous aller...

Tu ne sais pas ce qui t'attend et on ne m'a pas aussi facilement que ça moi !

 

Et maintenant me voilà à côté de ce ringard, il ne manquait plus que cela, moi qui m'était promise que l'on ne m'y reprendrait plus. J'espère qu'on ne remarque rien. Promis juré, ce soir je retourne définitivement à mes phantasmes !

Et ce regard,  son regard trop beau, mon Dieu, divin ...Aïe Aïe J'ai les jambes qui flageolent,... KO,  je suis... paralysée.., et les autres qui s'en vont...,  je vais m'écrouler.

 

-        Comment te sens-tu  Geneviève ?.... Ça va ?

Il n'y a pas plus bateau que cette phrase !

 

-        Euh, ouai ... Tout à fait bien

Tu parles !

 

-        Je suis heureux que tu sois restée. Je voulais te dire que…, enfin ..., je ne sais comment te le dire, mais il y a en toi un je ne sais quoi me fascine, 

     Mais qu’est- ce qu’il raconte ? T’as  déjà vu l’âge qu’il a ce type ! Il pourrait être mon vieux.

 

-        Il y a longtemps que je n'ai plus ressenti cette tendre agitation pour quelqu'un...., Ah je me sens gauche, dans mes mots, mes gestes....Mais je trouve que tu n'es pas un clown ordinaire..., pas comme les autres clowns..,  il y a plus que du talent...plus de tendresse… cachée, laisse-moi, laisse-moi te ... Comment dire ? 

Là je craque !

 

Il s'avance doucement vers moi,

Je ne contrôle plus rien,... je me laisse faire...

 

Il retire mon nez rouge, il essuie délicatement les traces de mon maquillage

Oh ma tronche, je dois être affreuse !

 

Il enlève ma perruque.

Je sens que j'abandonne la partie, vaincue.

 

Il me prend la main.

 

-        Tu es très belle tu sais, sous ton masque.... Viens, suis moi je vais te montrer mon repaire animal, un chez-moi déserté...n'aie pas peur .... c'est sale...comme chez les vieux garçons,  mais c'est si beau sous un regard....

 

Mais qu’est-ce qu’il raconte derrière son tas de muscles, ses veines qui flageolent et sa voix qui tremble comme un gosse pris en faute.

 

Et puis merde, je ne comprends rien à ce qu’il dit, mais je suis incapable de lui résister.  

 

Gen, Gen, t’es où là ? Où vas-tu ? .... mais tu te laisses faire... toi qui......et ton gamin?

 

 

 

 

 

 

Lampions éteints

 

 

Cinq heures du mat ! Je suis où là ?  C’est quoi ce cirque ? Il faut que je reprenne mes esprits. Frédéric, mon boulot, mon chat, mon chien m'attendent. Gen où as-tu la tête ? Et ce type là… ! Faut reconnaître qu’il m’a envoyée au zénith. Il y a longtemps que je n’avais plus connu pareille fête au lit. Ses caresses, son odeur, son côté enfant … le septième ciel ! Bon je vais m’éclipser avant de chialer. Faut redescendre  sur terre ma vieille, rentrer chez moi…Faut pas rêver.

 

…/…

 

Ouf, enfin dans mon pieu, seule,  mon IPod passe en boucle « La Quête ».  Les paroles de Brel résonnent dans la profondeur de mes tripes.

 

«  Rêvez un impossible rêve... »

 

Et mon petit monde ignorant qui bouge trop tôt en bas dans la cuisine.

-        Frédéric prépare donc ton petit déjeuner maman n'est pas bien.

 

Mes joues se disputent et mes larmes et mes rires,

« Voir le chagrin des départs... »

 

J'ai envie de me perdre, oublier ce rêve d'enfance qui me rattrape.

« Bruler d'une impossible fièvre ...»

 

J'ai froid sous les couvertures.

« Et puis lutter toujours... »

 

Retrouver la quiétude, l'habitude de mes jours, vite, très vite, plonger dans la sommeil pour ne garder que le souvenir.

 

Ding dong....Ding dong.

 

-        Quelle heure est-il ? On ne peut pas me laisser tranquille.

 

Ding dong.

 

-        Frédéric va ouvrir s'il te plait et dis que maman n'est pas à la maison...Oh là là ...

 

Ding dong.

 

D'où je reviens là au sortir de ma torpeur ?

 

-        Maman Maman, il y a un clown à la porte !

-        .. ...

-        Maman, Maman, viens donc voir il y a un clown  et une caravane ...maman maman...

-        ....

-        Maman, on s'en va tu viens ?

 

Là je suis pétrifiée, sans voix..., voilà pourquoi il est temps de faire appel à l'équipe !


 

 

 

 

 

 

Ouragan à la foire du Midi.

 

 

Mon lit est devenu le grand huit, ma chambre le sirocco, ma maison un roller coaster et le take off me propulse dans le ciel....sensation 3 G en prime.

 

Je tente de plaquer mon oreiller sur la tête pour me protéger, Rien n'y fait, j'explose !

-        Frédéric viens ici !

-        Maman on t’attend !

 

Le typhon de la colère m'enroule, m'expulse du lit et me plaque le nez à la fenêtre

 

Oh mon Dieu, toute l'équipe est là, le chat assoupi sur la caravane, le chien couché au pied de la caravane, le canari à la fenêtre de la caravane, Frédéric devant la caravane en vis-à-vis avec mon amour de clown assis sur les valises...

 

Et les fenêtres regardent la caravane. Elles pourront jaser.

 

Mes forces m’abandonnent, je n'ai plus le courage de résister, mais en ai-je d'ailleurs encore l'envie? Je ris, je pleure, j'essuie mes larmes, je renifle.

L'heure n'est plus à la réflexion, je dois tenter le saut à l'élastique. Mon ventre vibre de mille lumières, mon cœur bat au rythme de sonos discos tonitruantes. .

Je recule, pour mieux me précipiter dans les escaliers à la rencontre d'un bonheur qui s'impose. Je me jette dans ses bras, le grand carrousel m'emporte sans ménagement de plus en plus haut, je vole dans le savoir aimer  de mon nouvel amour.

 

Brusquement le silence tranchant d'une lame de rasoir.

Là sur le parapet, un rappel sinistre, en évidence,  un gant de peau noire déposé .... Le signe, celui qu'elle redoute chaque jour...Ne reste que le temps de fuir, de trouver un asile.


 

 

 

 

 

 

Chasse à courre.

 

Sans relâche, je l'ai recherchée depuis ma libération, retrouvée et suivie de ville en ville au gré des déplacements de ce cirque, avec la froideur qui sied aux fauves en quête de leurs proies. Elle a cru m'échapper mais c'était sans compter sur mon flair qui me porte en embuscade. Je me délecte au relent de sa peau qui fuit, à l'angoisse de ce clown burlesque qui savent tout deux sans savoir ni l'heure ni le jour que je choisirai.

L'attente creuse mon désir, mon désir savoure sa victoire prochaine.

…/…

 

Aujourd'hui place au spectacle !

Mon plaisir s’émoustille à l'affut tout là-haut, sur les gradins, tapi dans l'ombre de l'incognito. L'orchestre rythme les prouesses, emboite le pas des dresseurs, emballe les rires, fait silence devant les fauves, accompagne l'anxiété tremblante des déséquilibres et des exploits....

Sous les applaudissements et les rires Auguste entre en scène, nez rouge au milieu de la figure, grotesque dans son costume rapiécé et hors mesure, son maquillage blafard, ses chaussures démesurées tandis que je descends lentement les marches des gradins avec la souplesse du félin.

J'enjambe le rebord de la piste, le rictus d'acier au visage, un couteau à la main. Mon souffle est de feu, mes muscles de sang ! Un sang rageur, vengeur.

Nos yeux se plantent dans nos regards croisés.

Le paillasse se saisit du fouet qu'on lui tend, il flotte de peur sous son déguisement. Pour lui l'heure de rendre mon bien a sonné. Il sait qu’entre lui et moi, le dompteur et le fauve libéré il ne peut y avoir qu'un seul vainqueur.

 

Le public perplexe est surpris ! L'orchestre improvise.

 

Clac ! Le fouet claque mollement, encore incrédule. Guettant le moment d’inattention fatal je mène la danse autour de la piste, tandis qu'en son centre le gugusse tourne sur lui-même.

Ma sauvagerie, décuple, attisée par l’odeur âcre de sa transpiration qui lui coule le long des tempes et du cou. Je le sens en mon pouvoir.

 

L'orchestre s'est tu, le public est ravi !

 

Clac, clac, le fouet claque plus sèchement, tente de se défendre. Mes grognements redoublent.

 

Mais que fait Gen à l'entrée de la piste ?

Clac, clac, le fouet devient agressif dans le silence.

Je bondis, il s'esquive. Je reviens, il s'écarte.

Le fouet me tient toujours à distance.

Le public applaudit.

 

Clac, je tente de l’éviter, d'approcher plus près toujours plus près. Retrouver dans les yeux de ce cabotin la peur de toutes mes victimes, l'odeur aussi.

Le fouet, toujours le fouet.

Je ne le quitte pas des yeux, celui qui lâchera sera mort !

Les siens sont un instant distraits,

Je bondis...

Haah, haaah..., ce poignard..., le dos...., entre mes omoplates..., Gen là..., une douleur glacée..., le gout du sang dans ma bouche... Gen ....

Mes yeux se voilent....le fouet dressé....les chaussures démesurées...

Et cette étrange odeur que je ne connais pas....

Gen...,

Le nez rouge qui se penche...

Gen..., Gen..., je ....

Fréd…

Noir.